Le recul historique de l’aide publique au développement en 2025 n’est pas seulement un signal budgétaire. Il révèle une tension plus profonde : au moment même où les besoins explosent, les instruments censés financer la résilience, l’adaptation climatique, les services essentiels et la stabilité internationale se contractent. C’est autour de ce constat que le Bureau de Paris de l’Université des Nations Unies a réuni, le 11 juin à l’Académie du Climat, des représentants de l’OCDE, du monde académique, de l’AFD et de l’ONG Acted.
Une chute historique qui interroge les fondements du système de l’APD
Les chiffres de l’OCDE ont servi de point de départ, mais très vite, la discussion a déplacé le regard. En 2025, l’APD des membres du CAD a chuté de 23,1 % en termes réels par rapport à 2024. C’est la plus forte baisse enregistrée depuis les années 1960. Mais derrière cette statistique, il y a une réalité beaucoup plus politique et beaucoup plus concrète : moins de marge pour financer la santé, l’agriculture, l’énergie, l’adaptation, la biodiversité, et plus largement ce qui permet à des sociétés déjà exposées de tenir face aux chocs.
Eva Beuselinck, de l’OCDE, a rappelé d’emblée qu’un tel décrochage ne pouvait pas être lu comme une simple correction passagère. Il oblige à rouvrir des questions de fond sur l’architecture de la coopération internationale, sur l’accessibilité réelle des instruments, et sur ce que l’on cherche encore à financer lorsque les ressources se resserrent. Autrement dit : la crise actuelle n’interroge pas seulement les volumes, mais la logique même du système.
Des secteurs déjà fragilisés en première ligne
Ce déplacement du débat a été au cœur de la soirée. Mboundor Diouf a montré que, dans plusieurs pays africains, la baisse de l’aide se combine à d’autres vulnérabilités déjà très fortes : dette, fragilité budgétaire, tensions sur les intrants agricoles, ralentissement de programmes énergétiques, dépendance de certains secteurs de santé à des soutiens extérieurs. Le message est clair : la baisse de l’APD ne frappe pas un système stable, elle frappe des pays déjà sous pression. Et c’est précisément ce qui la rend si déstabilisatrice.
Du côté des ONG, Gaëtane Wicquart a donné à cette crise un visage plus immédiat encore. Arrêts de projets, fermetures de missions, suppressions de postes, arbitrages impossibles entre besoins vitaux : son intervention a montré que, pour les acteurs de terrain, le choc n’a rien d’abstrait. Elle a aussi pointé un risque plus structurel : celui d’une coopération de plus en plus tirée vers le court terme, l’urgence visible, le résultat immédiatement mesurable, au détriment d’approches de long terme pourtant indispensables pour traiter ensemble pauvreté, climat, exclusion et résilience.
La transition écologique, grande oubliée de la contraction budgétaire
C’est là que l’angle écologique du débat a pris toute sa force. Car ce qui recule avec l’aide, ce n’est pas seulement un certain volume de solidarité internationale. Ce sont aussi des capacités d’action sur des enjeux que tout le monde dit prioritaires : adaptation climatique, sécurité hydrique, agriculture résiliente, stabilité sociale, préservation des forêts, prévention des crises. En d’autres termes, quand l’aide baisse, la transition écologique recule aussi, surtout dans les contextes où elle dépend encore de financements publics extérieurs pour exister.
L’intervention d’Alisée Pornet a donné à cette lecture une profondeur supplémentaire. Elle a rappelé que le débat public sur l’APD reste souvent brouillé par des confusions sur ce que recouvrent réellement les financements du développement : subventions, prêts, garanties, financements publics, logiques de coopération ou d’investissement. Mais son point central était plus stratégique : la baisse des subventions est particulièrement grave parce que ni le secteur privé ni la philanthropie ne remplaceront les financements publics là où les besoins sont les plus structurels et les moins “bankable”. C’est vrai pour la santé, pour l’adaptation, pour les pays les plus fragiles, et, précisément, pour une partie importante des enjeux écologiques.
UNU Paris comme interface entre la recherche, le terrain et les politiques publiques
Les échanges avec la salle ont ensuite élargi le débat à la question des forêts du bassin du Congo, des minerais critiques et de la responsabilité différenciée des pays les plus émetteurs. Là encore, le fil rouge est apparu avec netteté : la transition écologique mondiale repose sur des équilibres politiques et financiers profondément instables. Les pays qui protègent des puits de carbone ou qui supportent le coût environnemental de l’extraction de ressources critiques sont souvent aussi ceux qui subissent le plus durement la contraction de l’aide. Cela crée une contradiction de plus en plus difficile à ignorer.
Au fond, la table ronde a moins porté sur “la crise de l’aide” que sur ce qu’elle révèle : un système de coopération plus fragmenté, plus contesté, plus politisé, et de moins en moins aligné avec l’ampleur des besoins qu’il prétend couvrir. Elle a aussi montré qu’il ne suffira pas de chercher des substituts techniques ou des instruments hybrides pour répondre à ce moment. Ce qui est en jeu est plus large : la capacité à reconstruire des récits, des coalitions et des financements qui permettent de penser ensemble développement, stabilité et transition écologique.
En réunissant autour d’une même table institutions internationales, bailleurs, chercheurs et acteurs de terrain, l’UNU Paris a voulu faire précisément cela : créer un espace où la chute de l’aide n’est pas traitée comme une donnée comptable de plus, mais comme un symptôme d’un basculement plus large ; et comme une question politique centrale pour l’avenir de la coopération internationale.
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